Engagements patriotes et années de braise
ou le créateur à l’épreuve de la destruction

1915 à 1916
1915

Il participe aux combats sur la Somme, en Artois et en Champagne.
Le 9 mai, il reçoit le grade de Caporal pour ses mérites au combat
En août, il est au camp d’instruction de la Valbonne près de Lyon et à Plancher-les-Mines où, avec d’autres ressortissants de l’Empire Austro-Hongrois, il signe la pétition réclamant leur dérogation aux dispositions de la Loi Béranger qui leur interdisait, en tant que citoyens d’un pays ennemi, de servir plus longtemps au sein de l’Armée Française.

1916

Il continue à participer aux actions militaires jusqu’aux 24 avril, date à laquelle il est, avec ses co-ressortissants, démobilisé puis mis aux arrêts et détenu à la prison militaire de Lyon.
A partir de mai, il est interné non loin d’Arles et de Saint-Rémy de Provence au Camp de Saint-Michel de Frigolet , où il sera retenu jusqu’au début de l’année 1918.
Il rédigera tout au long de son internement, son journal en français, dans lequel il exprime ses difficultés à partager son quotidien auprès des autres prisonniers. Il s’y plaint des conditions matériels et spirituels qui lui sont faites et de son impossibilité à travailler. En outre, il y aborde des points de vue sur sa sculpture sur laquelle il veut introduire la polychromie et sur l’œuvre peint de Van Gogh et de Cézanne.
Extrait de son journal : « Il me manque la possibilité d’échanger des idées. Je suis absolument seul, c'est-à-dire entouré de gens qui me dégoûtent et c’est encore pire que d’être seul. Je lis à présent les lettres de Van Gogh qui lui aussi était seul, mais qui vivait en liberté et entretenait une correspondance avec ses amis et ceci est de la plus grande importance. Quand je suis arrivé ici, j’avais grande envie de me mettre au travail et m’y suis précipité à la première occasion ; je travaillais du matin au soir avec un simple couteau et j’étais heureux. Maintenant, je suis incapable de dessiner même une demie heure, j’ai la tête vide et ne sais à quoi me rapprocher. J’ai l’impression que toutes les sources se sont taries, je n’ai plus ni idées, ni pensées, ni rien.
Quand je suis arrivé ici, il me semblait qu’avec quelques outils et un peu d’argent, je pourrais travailler et peut être même mieux qu’à l’extérieur puisque j’y aurais la paix. Maintenant, j’ai de l’argent et j’attends mes outils, mais je ne sais ce que j’en ferai lorsqu’ils me parviendront. Néanmoins, j’espère toujours que cet état n’est que passager et que bientôt, je pourrai me remettre au travail. Il reste également la question du transport : je ne sais comment j’organiserai cela lorsque je partirai d’ici et dès à présent, je rougis à l’idée de les voir fouiller dans mes affaires et de devoir expliquer ce que tout cela signifie.
Quand j’ai fait la « Femme assise », j’avais la sensation de faire quelque chose de bien et il me semblait que le problème des plans était une fois pour toute résolu. Quand je la regarde maintenant, ce qui ne m’arrive pas très souvent, il me semble qu’il y manque quelque chose, et comme je n’ai le goût d’y rien changer, je voudrais la colorer ou y coller du papier que j’aurais préalablement peint. Je sais que si je commence à en modifier quelque partie, je finirai par tout changer. Je suis persuadé malgré mon incapacité à poursuivre le travail sur la  « Tête » entrepris ultérieurement, que cette « Femme » est un vrai point de départ et que cette idée est juste. Je voudrais aussi faire des choses plus grandes, de matériaux divers, et surtout être seul pour pouvoir rassembler mes pensées et je pense, même j’en suis sûr, qu’alors j’aboutirais à de bons résultats. Mais ce ne sont pour l’instant que des rêves. Je voudrais avoir un atelier à Paris, quelque chose comme un atelier de menuiserie dans un quartier ouvrier où, toute la journée, ça grouille de gens, et je voudrais aussi y avoir une femme, mais dans une cage pour pouvoir l’en sortir quand je le voudrais ; parce que je connais ces moments d’angoisse monstrueuse qui assaillent l’homme dans son atelier lorsqu’il est constamment seul avec son travail, que personne ne vient ; moments où l’homme soudain prend conscience de son inutilité dans la société, et dont il ne se sauve que par la fuite parmi les autres. Mais d’un autre coté, une femme est affreusement encombrante et je ne peux m’imaginer que je pourrais vivre durablement avec elle. Je sais par avance qu’au début je serais charmant, que je passerais avec elle tout mon temps, mais qu’ensuite je tomberais dans des accès de fureur pour rien et que je devrais encore perdre du temps en réconciliation. Autrefois, je croyais avoir résolu ce problème par la fréquentation des Maisons Closes, mais il n’en est rien. Du reste, ma situation financière jouerait également un grand rôle, et je sais par avance que je n’aurais pas le courage d’inviter une femme à vivre avec moi si mes revenus devaient rester aussi maigres qu’ils l’ont toujours été ; non pas que je sois à ce point homme d’honneur, mais je n’en n’ai tout simplement pas le courage et j’envie Juan Gris et les autres d’avoir su trouver ce courage. »

Œuvres :

réalisées en pièces de bois découpés

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